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20 juillet 2020

Les peuples autochtones devant la pandémie et la promesse

Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer (Pape François, encyclique Laudato Si’ – sur la sauvegarde de notre maison commune, n° 13). Et elles ont changé !

Le pape François formulait ce défi dans son encyclique historique Laudato Si’, où il expose sa vision d’une conversion et d’une transformation globale de la participation humaine à la communauté de vie de notre planète, notre mère la Terre. À l’époque, il n’envisageait pas la présence et l’impact d’un virus microscopique, celui de la COVID-19. Pourtant, nous déployons aujourd’hui un effort mondial concerté pour nous protéger contre ce virus mortel et en atténuer les effets. Dans le monde entier, des chercheurs coordonnent leurs efforts. Certains gouvernements, dont celui du Canada, s’engagent plus directement et de multiples façons auprès de leurs populations. À côté d’expressions aussi redoutables que « testé positif » et « total des décès », il y a « la courbe qui s’aplanit », l’« auto-isolement » et le message répété qu’il y aura une « nouvelle normalité ». Nous nous demandons toutes et tous, avec raison, ce que sera cette nouvelle normalité.

Mais le défi lancé par le pape François n’a rien perdu de son urgence, au contraire. Nous sommes devant la vérité si clairement exprimée par les théologiens de la libération, le pape François et certains de ces prédécesseurs : le cri de la Terre et le cri des pauvres ne font qu’un. Pour citer le pape François, « l’environnement humain et l’environnement naturel se dégradent ensemble, et nous ne pourrons pas affronter adéquatement la dégradation de l’environnement si nous ne prêtons pas attention aux causes qui sont en rapport avec la dégradation humaine et sociale » (Laudato Si’, n° 48).

Dans l’exhortation apostolique Querida Amazonia, il écrit : « une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (Querida Amazonia, n° 8). Voilà l’appel évangélique à la justice aujourd’hui.

Les cris que l’on n’entend pas

L’un des échecs sociétaux qui ressort aujourd’hui plus clairement est la vulnérabilité et la déréliction économique et sociale des personnes âgées, des pauvres et des peuples autochtones. Nous n’avons pas vraiment entendu le cri de ces pauvres. La terre a longtemps réclamé de l’eau propre et un ciel non pollué, un répit de nos attaques. Le répit se produit maintenant timidement, mais pas assez pour empêcher un changement climatique radical. Il reste à voir comment les dimensions de la justice sociale vont évoluer. Certes, il y a une plus grande conscience des populations vulnérables, mais la transformation nécessaire doit encore avoir lieu. Nous ne pouvons pas revenir au statu quo. Le pape François non plus n’en veut pas !

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les peuples autochtones interpellent ouvertement les nations du monde pour qu’elles reconnaissent l’interdépendance et les liens étroits entre la Terre et les êtres humains. Bien que profondément affectés et lésés par les processus colonisateurs, les peuples autochtones insistent sur la responsabilité que nous avons en tant qu’humains, d’une part, de prendre soin de la Terre dont nous sommes un élément interdépendant et, d’autre part, de reconnaître par nos actions que nous sommes reconnaissants à notre mère la Terre pour la façon dont elle prend soin de nous. La réciprocité des relations entre les peuples autochtones et la Terre s’exprime dans l’introduction à la Déclaration commune sur la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Par ailleurs, plusieurs articles de ce texte soulignent les relations entre la terre, la culture autochtone et la justice1.

Dans Laudato Si’ (n° 146) et dans le document final du Synode sur l’Amazonie (n° 9), les participants au Synode et le pape François parlent du besoin d’entamer le dialogue avec les peuples autochtones et de comprendre et d’apprendre leur approche du bien-vivre.

Cette approche n’a rien à voir avec l’épuisement des ressources terrestres ou avec le viol de l’intégrité de telle ou telle forme de vie qu’entraîne notre mode de vie actuel extractiviste, consumériste, néocolonialiste et mondialisé. Au contraire, elle voit dans la Terre un don sacré que nous fait le Créateur.

Vision autochtone et appels à la conversion

Les leaders autochtones du Canada connaissent bien la vulnérabilité de leurs gens : les logements inadéquats et surpeuplés, le manque d’eau potable, les graves problèmes de santé, l’accès limité ou inexistant aux services médicaux, les problèmes de transport, le chômage et les réserves alimentaires limitées à des prix irréalistes. Comme lors des précédentes épidémies, les personnes âgées et celles dont la santé est compromise sont les plus menacées. Les chefs ont pris des mesures pour protéger leur population. Ils ont annulé tous les rassemblements communautaires, limité l’accès à leurs communautés et cherché des fonds pour les besoins médicaux spécifiquement liés à la COVID-19. Au 25 avril 2020, on avait recensé 88 cas de COVID-19 et un décès dans les communautés autochtones des réserves au Canada2. Les autochtones qui vivent en dehors des réserves sont inclus dans les statistiques provinciales et ne sont donc pas identifiés comme autochtones.

Les organisations et les dirigeants autochtones d’Amazonie se sont empressés de prendre des mesures pour sensibiliser leur population et la protéger contre la pandémie. Les peuples autochtones des pays colonisés connaissent bien les tragédies qu’ont provoquées les épidémies du passé. Devant la pandémie actuelle, la mémoire historique, le virus, la lutte pour la décolonisation et la réalité du réchauffement planétaire et d’une crise climatique convergent. C’est le défi qui nous attend. Y a-t-il une promesse devant nous ?

Je la trouve, cette promesse, dans la vision de Laudato Si’ qui montre que le pape François est capable de « penser globalement ». Et dans le Synode sur l’Amazonie, je vois une façon d’« agir localement », puisqu’il porte sur un biome vital particulier. L’exhortation apostolique que le pape a publiée par la suite, Querida Amazonia, souligne le besoin de relations d’amour avec la Terre et avec ses peuples. C’est un appel manifeste à la conversion : il nous rappelle que c’est la puissance de la foi et de l’amour qui nous transformera.

Les trois documents nous appellent à la conversion. « La conversion (…) est le fil qui parcourt le document final du Synode panamazonien. La conversion prend différents accents : elle est tour à tour intégrale, pastorale, culturelle, écologique et synodale. » (Vatican News) On trouve un autre message crucial dans Querida Amazonia (n° 6) : c’est celui de l’incarnation, et avant tout l’idée que l’Église est appelée à vivre et à agir de façon très concrète, locale et intégrale.

Cela ne nous révèle-t-il pas la « nouvelle normalité » à laquelle nous sommes appelés ? Ne sommes-nous pas appelés, au quotidien, à être une Église et un peuple convertis à la façon de voir de Dieu, à la façon dont Dieu entre en relation avec la Création et avec toute la vie dans cette maison commune ?

Dans Laudato Si’ (n° 10), le pape François parle de saint François, qui lui a inspiré son approche de l’écologie intégrale. « Il a manifesté une attention particulière envers la création de Dieu ainsi qu’envers les pauvres et les abandonnés[…] C’était un mystique et un pèlerin qui vivait avec simplicité et dans une merveilleuse harmonie avec Dieu, avec les autres, avec la nature et avec lui-même. En lui, on voit jusqu’à quel point sont inséparables la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure ».

Pour moi, ces lignes décrivent « l’écologie intégrale » et me rappellent que nous avons besoin à la fois de prière et d’action afin de vivre de cette façon. Pour plusieurs d’entre nous, notre aptitude à répondre à cet appel semble limitée. Mais elle ne l’est pas si nous y reconnaissons un appel à approfondir notre vie de prière et si nous prenons conscience de la force du témoignage et de la prière. Dans son homélie du 30 avril, le pape François a parlé de la force « du témoignage et de la prière ». Nos vies témoignent de notre foi et de la façon dont nous avons choisi de vivre et d’être en ce monde. Le pape François nous rappelle que c’est Dieu qui nous attire et qui nous habilite à nous convertir. Si nous vivons dans la simplicité, la foi, la confiance et l’harmonie, comme l’ont fait saint François et les autres saints, nous pouvons incarner dans nos vies la conversion et la sorte d’amour de la création et des autres auxquelles nous sommes appelés. Pouvons-nous choisir de vivre vraiment dans la simplicité et le respect de toute la création et en communion avec elle ? C’est là le défi et la promesse devant lesquels sont placés aujourd’hui non seulement les peuples autochtones, mais chacune et chacun d’entre nous.

1 Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, Résolution 61/295 de l’Assemblée générale (Annexe), UN GAOR, 61st Sess., Supp. No. 49, Vol. III, UN Doc. A/61/49 (2008) 15.

2 CBC News: The National, 2 avril 2020.

Sœur Patricia Solomon, CSJ

Ce texte est extrait du webzine ad vitam de l’été 2020 « Laudato Si’ : Prendre soin de la Création pour les futures générations ».